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Notes II : La rose est sans pourquoi

Il est donc question du « bleu ». C’est-à-dire d’une couleur, d’une sensation visuelle. Autrement dit, ce que notre vue nous offre immédiatement et sans cesse : il n’est donc pas ici question de quelque chose de caché. Et pourtant. Ce que nous croyons bien connaître, car nous l’expérimentons habituellement pourrait être, en réalité, une énigme. Kandinsky entend nous tirer d’un regard distrait et rapide qui croit savoir ce que sont les couleurs parce qu’il les voit et peut leur attribuer une signification. Il demande que nous attardions un peu. Et que nous puissions découvrir la possibilité de nous émerveiller de nouveau devant ce qui nous est donné.

Dans le quotidien, les couleurs telles que le bleu ou autres sont considérées sous l’angle du plaisir ou du déplaisir quand ce n’est pas sous celui de l’utile ou de l’inutile. Telle couleur nous plaît et nous aimons la porter sur nos vêtements ; telle autre, nous le savons, signifie que le chemin est barré. C’est-à-dire que, voyant les couleurs, nous voyons le plaisir ou le déplaisir qu’elles nous procurent ou bien les informations qu’elles nous apportent. Mais pas les couleurs elles-mêmes. Les elles-mêmes et pour elles-mêmes. Laisser être la sensation. Le texte est là pour inviter à un temps d’arrêt dans notre empressement. Un temps de contemplation cette sensation visuelle, le bleu.

Un détour hors du quotidien est nécessaire pour que nous puissions de nouveau voir ce que nous voyons et c’est le sens même de l’art que de nous offrir cet écart salutaire. Ce qui met les blessures et chagrins du quotidien entre parenthèse. Nous ne sommes alors plus obnubilés nos luttes extérieures et intérieures, et ainsi, libérés des évaluations pragmatiques et hédoniques. Moins préoccupés par : « J’aime », « J’aime pas », « À quoi ça sert ? », « Qu’est-ce que ça veut dire ? » ou « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir fabriquer avec ça ? ».

Les musées permettent cela. Ce texte se veut, bien modestement, dans la filiation du musée imaginaire d’André Malraux : un espace où œuvres d’époques et de cultures différentes entrent en résonnance visuelle et spirituelle. Cela pour, enfin, voir en conscience : voir en sachant que nous voyons. Les reproductions des œuvres présentes dans ce texte ont toutes en commun de laisser la vibration du bleu s’exprimer pleinement. Elles sont des formes particulières où rythme et composition sont au service de la splendeur du bleu. Elles nous le donnent à voir.


2 « La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit, N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit. » in Le Pèlerin Chérubinique.

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